Le projet

Pensé comme un projet hybride entre sciences humaines, arts plastiques et sciences du vivant, Vin/Vivants entend rendre sensible les réponses que des pratiques situées et attachées à un territoire peuvent composer face à la crise écologique contemporaine. C’est dans cette perspective que nous avons fait le choix d’un territoire — une portion des vallées du Cher et du Beuvron, entre Blois et Saint-Aignan — et d’une pratique — la viticulture « naturelle », qui se caractérise par un travail de composition avec les processus vivants. Cette articulation entre un territoire et une pratique nous semble à même de constituer un terrain d’enquête dans lequel se rencontrent le local et le global : un carrefour de problèmes éco-politiques depuis lequel interroger les modes de relations au vivant qui s’inventent en marge des modèles dominants, des mystères de l’ivresse à ceux de la biologie des sols, de la cohabitation du vigneron et du chevreuil à la relation aux levures indigènes.

Vin nature et pratiques d’un territoire

Comme l’a montré Roger Dion dans un ouvrage devenu classique, l’histoire de la vigne et du vin est si ancienne qu’elle se confond avec l’histoire de l’humanité — ou plutôt d’une humanité, celle d’où sont partis les fondements de l’événement Anthropocène. Cet évènement qui marque, avec la catastrophe écologique contemporaine, notre entrée dans une nouvelle ère géologique acte un changement historiquement inédit du cadre de l’action humaine. La vigne et le vin ont représenté un élément important des sociétés humaines occidentales, intimement associés à leurs économies, à leurs cultures et à leurs mythes. Travailler sur la vigne, l’une des plantes emblématiques du néolithique européen et de l’Holocène, n’est donc pas anodin. Elle a été un élément structurant de l’écologie dans laquelle la civilisation occidentale s’est construite. Face aux bouleversements contemporains de cette écologie, Vin/Vivants entend explorer les pratiques de ces vignerons qui tentent de répondre à ce changement de décor, à « l’intrusion de Gaïa » pour reprendre l’expression de la philosophe Isabelle Stengers. Autrement dit, il s’agit de mieux saisir ce qui se joue dans ces manières de continuer à être viticulteur dans une autre ère, dans un renouvellement de nos relations aux vivants.

Une micro-écologie du vin

Pour faire du vin, il faut d’abord qu’il y ait fermentation, et pour qu’il y ait fermentation, il faut des levures. Ces levures, comme la vigne, sont parmi les premiers organismes domestiqués par l’humanité, comme l’attestent des traces archéologiques remontant à plus de depuis 6 000 ans. Le microbiologiste Marc-Andre Selosse a montré dans un ouvrage récent, Jamais seul, la manière dont ces interactions microbiennes sont parties prenantes à la fois des structures écologiques et des trajectoires civilisationnelles — ces unicellulaires intervenant dans la fabrication du pain, des laitages fermentés, de la bière, et du vin. Mais les levures ont aussi un rôle central dans les structures technoscientifiques de l’industrie pharmaceutique (production de médicaments), énergétique (production de bioéthanol), et agroalimentaire (agents de saveur). Là encore, il nous semble que la compréhension à la fois scientifique et sensible de ces liens inextricables, de leur perception et de leurs transformations, peut permettre de proposer un récit micro-écologique des relations entre les microbes et les vignerons, comme autant de signes des manières d’habiter des écologies nouvelles, et donc d’agir et de réagir à l’Anthropocène.

Devenir sensible aux relations : une proposition de recherche-création

Nous partons du constat que la crise écologique est aussi, et peut-être avant tout, « une crise de la sensibilité », suivant en cela les analyses du philosophe David Abram et de l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual. Comprendre les implications écologiques et politiques d’une situation comme celle de la viticulture implique donc de décrire les modes, les formes et les mutations de la sensibilité au vivant qui s’y expriment. Pour saisir ces transformations, il faut donc (re)devenir sensible aux relations, aux vibrations, aux échanges qui se tissent et se construisent sur ces territoires qui sont aussi nos territoires, dans leur proximité conjointe avec nos lieux de vie et avec nos pratiques de buveurs.

Comment examiner ces résonnances entre la terre, les microbes, les vignes, le climat, les marchés, les forêts, les caves, les chevreuils, le gel, … ? Comment inventer des protocoles et des formes susceptibles de nous rendre plus attentif et de rendre compte de ces agencements multi-espèces, de ces manières humaines et non-humaines d’habiter et d’agir ? C’est tout le sens de la méthodologie de recherche-création que nous cherchons à développer avec Vin/Vivants. Cela peut prendre de nombreuses formes. Pour revenir au cas des levures, il peut par exemple s’agir d’enregistrer, d’écouter et de donner à entendre les levures, les micro-organismes, des non-humains en train de « travailler ». Parce que ce son est la marque d’une résonance entre les pratiques de paysans, de vignerons, et ce nous identifions comme la trace de liens inextricables avec les plantes, les animaux, les micro-organismes, un terroir, dans une mise en relation originale de savoirs, de pratiques scientifiques, politiques et sensibles. La discrétion de ces micro-organismes, associée à l’intuition renouvelée des liens intimes qui nous unissent à eux, nous semble à la fois un symptôme de cette crise écologique comme « crise de la sensibilité » — entendue plus précisément ici comme une crise de l’attention — et un appel à l’invention de nouvelles formes d’enquête et de narration. Face à ce paradoxe de l’invisibilité de tous ces non-humains avec lesquels nous nous redécouvrons pourtant liés, nous avons notamment besoin d’une esthétique de la trace et d’une méthodologie du pistage, afin de faire émerger toutes ces présences.

Science située et art ancré : enquête sur des territoires habités

Scientifiquement, il s’agit d’explorer de nouveaux protocoles d’enquête et de nouveaux modes de restitution de la recherche permettant de se donner les moyens d’interroger, depuis une autre perspective, les réponses qu’appelle la catastrophe écologique. Nous nous plaçons ici dans la continuité des réflexions déjà engagées autour de la recherche-création, des liens entre art et sciences, et des humanités environnementales. Il s’agit de trouver, de mettre à jour, de débusquer, d’autres modalités d’habiter et d’agir qui ne mettent plus en péril nos propres conditions d’existences et ceux des autres terrestres. Cela nécessite, à notre sens, la mobilisation de protocoles scientifiques ouverts, susceptibles d’emprunter aussi bien aux sciences humaines qu’aux sciences du vivant, laissant entrer d’autres savoirs, d’autres ontologies, d’autres façons d’être au monde, d’autres voies de coproduction et de coévolution du vivant, en repensant la production d’hypothèse et les finalités descriptives et explicatives de la démarche scientifique. Autrement dit, il s’agit de se rendre attentif aux diverses formes de cohabitation, de relation et de soin, à l’échelle de la communauté biotique, et de dénicher les traces de ces collectifs.

Dans une relation organique avec cette tentative de renouvellement de l’approche scientifique, notre démarche artistique entend poursuivre cette exploration, en cherchant notamment à réinterroger les modalités de description et de restitution de ces nouvelles formes de cohabitation. Comme une manière de proposer de nouveaux récits, afin de rendre visibles et sensibles tous ceux dont nous nous sommes coupés, ceux-là même dont la mise en danger nous est indifférente, alors que nous sommes engagés avec eux dans des écologies communes et dans des relations constitutives.

La dimension plastique du projet est encore en travail, mais la diversité de nos pratiques artistiques nous permet d’envisager d’ores et déjà aussi bien des installations collectives que des œuvres personnelles, jonglant avec le dessin, la photographie, le bio-art, le texte, le collage, la vidéo, le son ou l’architecture. Une première étape de création sous la forme d’une installation est déjà prévue à la Scène Nationale d’Orléans à la fin du mois de mai 2018, autour des dernières représentations du spectacle Savoir enfin qui nous buvons de Sébastien Barrier. Elle nous permettra de présenter le matériel déjà collecté, par ailleurs présenté en partie sous la forme d’un carnet de création sur le site internet du projet, et de commencer à éprouver quelques-unes des propositions envisagées pour l’exposition de janvier 2019 dans la galerie de la Scène Nationale d’Orléans.