Dialogue

— Bonjour Monsieur, je voudrais une bouteille. Du Bordeaux si vous avez.
— Non, je n’ai pas.
— Ah.
— Qui fait un vin ?
— Pardon ?
— Je vous demande : qui fait un vin ?
— Bah, euh, un vigneron.
— Seulement ?
— Je ne sais pas. La vigne ? Enfin le raisin quoi.
— Et c’est tout ?
— Oui, enfin je crois, je ne suis pas spécialiste. Vous pouvez me conseiller quelque chose alors ? C’est pour boire avec du fromage.
— Et les collemboles alors ?
— Les quoi ?
— Et les Saccharomyces, elles n’ont rien foutus vous pensez ?
— Je n’en sais rien, Monsieur, je veux juste une bouteille s’il vous plaît.
— Tenez, vous allez boire ça. Tue-bœuf. Ça porte bien son nom. Mais avant d’avoir le droit de partir, vous allez répéter après moi : Botrytis
— Non, mais c’est-à-dire, mes amis m’attendent…
— Il n’y a pas de mais. On ne boit pas des êtres vivants ou le résultat de leur travail sans connaître leurs noms. C’est grossier. Donc, je reprends : Botrytis cinera.
— Botrytis cinera.
— Bien. Et efforcez-vous de les retenir. Saccharmyces cerevisae, Vitis vinifera, Homo sapiens puzelatus, Lumbricus terrestris, Eisania fetida, Sminthurides sexoculatus, Trifolium repens, Vicia sativa, Rhizobium leguminosarum et Rhizophagus irregularis. Bon ça ira pour cette fois, je vous fais l’holobionte réduit. Mais promettez-moi de remercier chacun d’eux quand vous ouvrirez la bouteille avec vos amis. Sinon ça ne goûtera pas. Ou ça sera tout réduit et ça ne sentira pas bon.
— D’accord, promis.
— Ah oui, et j’oubliais, vous aurez évidemment un mot de gratitude pour la terre au moment de trinquer.
— La Terre ? Genre la planète ?
— Oui, aussi. Mais là je pensais plutôt à ce petit coin d’argiles à silex, aux confins ouest de la Sologne, dans la vallée du Beuvron, sans qui vous ne boiriez pas ce pinard.
— Ah oui bien sûr. C’est tout, je peux y aller ?
— Non, ce n’est pas tout. Mais ce sera tout pour cette fois.